La restructuration de la dette vise à faciliter le paiement du service de la dette par une réduction du fardeau et des conditions de remboursement plus favorables (durée, taux d’intérêt). Si elle a des avantages liés à la bouffée d’oxygène temporaire (réanimation), ses conséquences sur l’économie peuvent être désastreuses, surtout si on rate le moment idéal comme c’est le cas pour le Sénégal.
✍️ DES INDICATEURS DE RISQUE PREOCCUPANTS
Avec 132% de ratio dette/PIB et un service de la dette de 5 500 milliards FCFA en 2026 pour des recettes internes de 5 750 et des recettes budgetaires totales de 6 188 milliards, la situation est préoccupante.
L’analyse des indicateurs de risque donne des frissons :
- le risque de refinancement est inquiétant avec 18% de la dette qui est exigible dans un an (le seuil tolérable est autour de 10%);
- les intérêts représentent 7% du PIB alors qu’ils ne devraient pas dépasser 3% du PIB pour un pays en développement;
- le taux d’intérêt moyen est élevé (7%) et supérieur au taux de croissance moyen au Sénégal (5%);
- le risque de taux d’intérêt est pesant avec 30% de la dette qui nécessite une renégociation du taux d’intérêt (dette à refixer dans un an);
- les intérêts et commissions ont augmenté de 27% par rapport à 2025.
✍️ STRUCTURER LE DEBAT SUR LA RESTRUCTURATION
On doit s’entendre sur le fait que le débat ne doit se fonder sur les avantages et inconvénients théoriques ou absolus de la restructuration, mais sur l’analyse de la particularité du cas sénégalais.
En effet, si la restructuration avait été décidée juste après la divulgation de la dette cachée en Septembre 2024, ses inconvénients auraient été attenués par le fait qu’on l’aurait assimilé à un « rebasing de la dette » qui n’est pas imputable au gouvernement actuel puisqu’il s’agissait d’un exercice de transparence.
Si on l’avait fait en début 2025, certains investisseurs pourraient encore soutenir le Sénégal avec enthousiasme, même pendant la période de négociations avec les créanciers. Mais ça n’a pas été fait pour des raisons exposées par l’Etat du Sénégal.
✍️ POURQUOI LE TIMING N’EST PLUS FAVORABLE A UNE RESTRUCTURATION ?
Le Sénégal n’a pas opté pour la restructuration depuis le départ et a donné des éléments pour défendre la soutenabilité de sa dette. D’ailleurs officiellement c’est à l’horizon 2027 que le pays retrouvera un déficit budgétaire de 3%. Il serait incohérent de demander en même temps la restructuration. L’accepter aujourd’hui peut s’avérer catastrophique en termes perte de confiance des investisseurs. Comme le dit le prix Nobel Kenneth Arrow, la confiance est un lubrifiant pour l’économie, c’est même une institution invisble qui régit le développement économique. Aller vers la restructuration c’est reconnaître son incapacité à respecter ses engagements. De facto on perd la confiance des investisseurs pour 2 à 3 ans au minimum et le processus peut être long puisqu’il faut négocier avec les créanciers pour s’entendre sur de nouvelles conditions de remboursement.
Ce qui complique le cas du Sénégal, c’est que la dette commerciale a pris le dessus sur la dette concessionnelle (conditions plus douces et créanciers plus comprehensifs). Il se trouve que la dette a considérablement augmenté entre temps. Rien qu’en 2025, le pays a mobilisé presque 4 000 milliards FCFA sur le marché régional à travers 4 appels publics à l’épargne (APE) et des adjudications. Il vient de lancer ce 26 Fevrier son premier APE de l’année 2026 pour un montant de 200 milliards FCFA.
Au regard éléments précédents, le Sénégal peut jouer sur les leviers suivants :
- convaincre le FMI pour une gestion isolée de la partie dite cachée de la dette ;
- reprofiler la dette de manière à aménager des espaces budgétaires ;
- assurer une bonne mobilisation de ressources internes;
- utiliser avec plus de prudence le levier des APE pour éviter l’effet d’éviction sur les investissements privés, l’Etat ne devant pas entrer en concurrence avec les entreprises.
Pr Abou KANE
FASEG/UCAD
